04 août 2026
Dix monologues, une libération.
Un ancien collègue m'a raconté un jour qu'il avait arrêté de dire "c'est parti, mon kiki !" à sa fille de trois ans, le jour où elle lui a répondu : "c'est parti, ma foufoune !" Ce mot, taquin et culotté à la fois, résume à lui seul l'esprit du dernier livre de Léonora Miano.Les aventures de la foufoune se déploie en dix monologues. J'ai traîné des pieds pour le finir, pas par manque d'envie, mais parce que je ne voulais pas que ça s'arrête. Mes chapitres préférés : "la foufoune des premiers temps", "la foufoune amoureuse mais voilà", "la foufoune au doigt mouillé", "la foufoune révolutionnaire", et "la foufoune not so in love ces jours-ci".
Ce roman délie les langues. Il parle sans détour de plaisir, de désir, de vulve et refuse qu'on range ces mots-là dans le tiroir de la pudeur. Léonora Miano les place au centre du débat, au même rang que le pouvoir, la race, le patriarcat : pas un sujet qu'on chuchote, mais une matière politique à part entière. Le premier des monologues réécrit carrément le mythe de la création : une déesse qui se donne du plaisir seule, et dont la jouissance fait naître fleuves, rivières et lacs : la vie elle-même, née du plaisir féminin plutôt que d'une figure masculine. Difficile de faire plus audacieux comme point de départ.
Un miroir de la vie
Ce livre m'a renvoyée à ma propre vie : les choix que j'ai faits, les pressions que j'ai laissées derrière moi en choisissant de vivre loin des miens, et celles, différentes, que j'ai trouvées ici à la place. Il m'a rappelé que chaque décision prise jusqu'ici, je l'ai prise pour moi. Pour mon estime, pour ma liberté. C'est mon cadeau ultime à moi-même : vivre pour moi, pas pour ma famille, pas pour le travail, pas pour la société.
Il y a un passage qui résume bien ce que ce livre m'a fait ressentir : l’autrice y décrit le sexe féminin non pas seulement comme un organe, mais comme un morceau d'âme, une part de puissance, et l'un des manches du gouvernail qui dirige son propre vaisseau. C'est exactement cette image que je garde : diriger sa propre vie, sans attendre la permission de personne.
Le plaisir sans de date de péremption
Et j'ai enragé contre l'homme de "la foufoune révolutionnaire", celui qui pense s'en sortir en s’éloignant des luttes contre le patriarcat et le postcolonialisme, en se rapprochant des femmes d'autres groupes, notamment blanches, pendant que les femmes noires portent seules le poids du combat. Ça m'a rappelé, une fois de plus, que la femme noire est vue tout en bas de l'échelle, sommée de se taire et d'encaisser.
Un passage m'a aussi fait penser à la série Heated Rivalry : l’autrice y note que beaucoup de femmes hétérosexuelles aiment voir des hommes ensemble dans un contenu érotique, sans oser le dire à voix haute. On y voit la recherche d’une vulnérabilité partagée, une tendresse réciproque sans condescendance. Cette réflexion m'a donné envie d'aller plus loin, et j'ai ajouté The Sex Lives of African Women de Nana Darkoa Sekyiamah à ma liste de lecture. C’est une autrice féministe ghanéenne qui recueille, sans filtre, les récits intimes de femmes africaines sur le sexe, le désir et la liberté.
C'est pour ça que le dernier chapitre m'a redonné du souffle. Léonora Miano y écrit que pour celles que l'Histoire a mutilées, l'amour de soi est la seule vraie réparation. Se trouver belle en tant que femme noire, grosse, aux cheveux crépus ; avoir le cran de dire non, ou de partir ; vivre sa vie comme on l'entend, jusqu'à en mourir heureuse d'avoir aimé et joui librement. C'est ça la liberté, c'est ça le bonheur. Comme l'écrit Léonora Miano : "Je mourrai heureuse d'avoir vécu libre, d'avoir donné et pris du plaisir."
Ce livre a renforcé la permission que je me donne de vivre librement, à ma façon. Une lecture qui donne envie, une fois refermée, de se demander à son tour : qu'est-ce que je m'autorise vraiment ?
24 juillet 2026
18 juillet 2026
Dès l'entrée, le ton était donné : un patio baigné de lumière sous un plafond de verre, une bibliothèque de livres et de vinyles juste à côté. Le Blabla-Kawa a démarré à 15h, autour d'une grande table noire qui m'a rappelé un puzzle reconstitué. Ce jour-là, nous étions uniquement entre femmes : près d'une dizaine de participantes et cinq membres de l'équipe MansA. Mah-Fanta, médiatrice et programmatrice, a ouvert la discussion par un tour de table : un geste simple, mais qui a immédiatement humanisé chacune d'entre nous avant même de parler du lieu.
Puis, belle surprise, la directrice Elisabeth Gomis nous a rejoint. Elle a retracé son parcours depuis son enfance aux Mureaux jusqu'à aujourd'hui : sa carrière dans l'audiovisuel, puis à Radio Nova, la Saison Africa2020 pour atterrir, enfin, à la tête de la MansA. Quand une participante lui a fait remarquer qu'elle racontait tout ça avec une légèreté déconcertante, elle a souri : non, le chemin n'a pas été simple. L'idée même de la MansA, elle nous l'a rappelé, ne vient pas d'elle à l'origine. C'est le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe qui, dans un rapport remis à Emmanuel Macron en 2021, a préconisé la création d'un centre culturel dédié aux mondes africains, sur le modèle de l'Institut du Monde Arabe.
Ce qui lui procure le plus de plaisir aujourd'hui, à elle, c'est la liberté de travailler avec une équipe qu'elle a choisie elle-même. Les grands diplômes ne font pas tout, dit-elle, elle cherche ce qui détonne, ce qui fait vibrer et se démarquer, et le trouve souvent dans la rubrique "centres d'intérêt" des CV, chez les personnes qui savent faire des choses en dehors du cadre de leurs études. Et puis j'ai posé la question que j'attendais depuis le début : d'où vient le nom MansA ? La réponse est belle. Un hommage à Mansa Moussa, souverain de l'empire du Mali, et à Basquiat, d'où le M en forme de couronne. Le passé et le présent, réunis, pour donner à chacun·e la possibilité de porter la sienne.
J'ai parlé de kumalafọlọ, entrevu de belles pistes de collaboration, et je suis repartie avec la certitude d'être tombée sur un lieu qui porte, sincèrement, les mêmes valeurs que notre cercle : liberté, partage, et la conviction que les cultures africaines méritent d'être racontées avec exigence et sans complexe.
Longue vie à la MansA !
📍 MansA, Maison des Mondes Africains, Paris 10e
12 juillet 2026
27 février 2026
19 février 2026
16 février 2026
01 mars 2022
25 janvier 2022
Paris est comme cette personne dont mes amies me disent plein de bonnes choses, après quelques sorties, je commence à l'apprécier sans me laisser convaincre pour l'instant. Continuons la découverte, histoire de prolonger la phase de séduction et se donner le temps de décider.
Cela fait maintenant deux mois et demi que j'habite ici et mon comité d'accueil inclut les longs trajets au travail, un pickpocket qui se rappellera de mes poings, des pistes cyclables comme jamais je n'en ai eu à Marseille et le soleil qui passe son temps à bouder derrière les nuages. Alors, à défaut de lever la tête vers le ciel bleu, je la plonge dans les livres que je dévore dans le métro. Durant mes derniers mois à Marseille, j'avais perdu le temps ou l'envie de lire. Et en passant de 10 min cyclistes au soleil à 50 min de métro dans la grisaille, j'en suis à mon 5e livre depuis mon arrivée ici. Some silver lining!
Je me suis lancée dans cette aventure ambigüe avec Cheikh Hamidou Kane. Arrivée au 7e ciel, mon nouveau chez moi, c'est Tierno Monenembo qui m'a souhaité la bienvenue. J'avais manqué plusieurs rendez-vous pris avec lui de longue date, mais là il m'est tombé dessus comme un coq cubain qui chante à minuit. Puis, j'ai entamé de découvrir les parisiens et leurs pas pressés avec Debout-Payé. Dans cet engouement, je me suis retrouvée au bar Le Crédit A Voyagé et l'ivresse des mots ne me quitte plus depuis. Il est clair qu'ici je suis noire et j'aime le manioc où que je sois, alors j'ai un peu de mal avec Gaston Kelman. Mais je continue la conversation quand même, car elle m'apprend d'autres façons d'être noir(e), de le vivre et d'être vu comme tel(le).
J'ai fait le pari d'élargir ma zone de confort en venant vivre à Paris. J'espère apprendre de nouvelles choses, d'autres façons de voir et refaire le monde. J'ai surtout cette impression que le meilleur est à venir et pour cela mes bras sont déjà grand ouverts.
27 février 2021
'I am living vicariously through you', une amie me faisait toujours rire quand elle disait cela! C'était souvent dans une situation où l'on venait de se raconter les derniers potins de nos vies, des exclamations, des rires, des souhaits pour l'avenir... Vicariously, j'avais toujours associé ce mot aux moments de joie partagée, à l'empathie pour le bonheur que l'autre ressent. Je n'avais pas réalisé que tant d'empathie pour les émotions des autres signifiait les ressentir toutes, joyeuses, tristes, effroyables.
La dernière semaine de mai 2020, George Floyd appelait sa mère à l'aide dans une agonie qui a secoué le monde. J'ai entendu, mais je n'ai pas voulu écouter, car j'ai pensé pouvoir ériger une barrière d'insensibilité, comme face à d'autres atrocités qui font la une. J'ai pensé que cela allait passer comme on finit par oublier la misère des autres. Cette semaine-là, sous un soleil méditerranéen des plus radieux, entre apéros, piques-niques et soirées jeux, j'ai essayé de taire cette rage, cette frayeur et cette profonde tristesse en moi. Je m'étais interdite d'en parler au travail, j'ai évité tant bien que mal d'en parler à mon entourage. Mais une semaine plus tard, 8 minutes et 46 secondes après, c'est avec la plus grande peine que j'inspirais à nouveau, retenant mes larmes.
La première semaine de juin, ma sœur d'une autre mère est venue me rendre visite et dans nos retrouvailles, elle a partagé avec moi un moment marquant de sa vie, me poussant à me remémorer les miens. Je me suis sentie honorée de la confiance qu'elle m'a faite, je portais avec elle ce fardeau et ensemble nous en devenions plus fortes. Toutefois, à son départ, la solidarité a laissé place au regret, à la culpabilité, à la solitude d'une douleur profonde qui ne pouvait plus être contenue.
Lire pour moi c'est comme écrire, c'est se regarder dans un miroir pour se révéler à soi et au reste du monde. J'ai évité de toutes mes forces de ressentir les choses et eu la possibilité de me plonger dans le travail pour noyer cette peine qui n'en finissait pas de me ronger de l'intérieur. Je venais de terminer Wild Seed et, malgré la lueur d'espoir qui clôturait ce livre, je n'ai pas pu m'exprimer sur l'oppression d'Anyanwu via un article. J'ai alors commencé Les Soleils des Indépendances en espérant y retrouver l'humour noir d'Ahmadou Kourouma, mais c'était sans compter sur l'épouvantable expérience de la belle Salimata. Alors j'ai arrêté de lire, tout simplement.
Décidément, tout l'univers s'était mobilisé pour me faire crever l'abcès. Et pour que tout cela sorte, j'ai eu le privilège d'avoir une famille, des ami-e-s et un psychologue qui sont venu-e-s à ma rescousse et ont marché avec moi pour traverser cette piste tortueuse. Peu à peu, j'ai recommencé à lire, d'abord des articles sur des thèmes positifs, puis des contes, ensuite j'ai dévoré les 3 tomes de La Vie d'Ebène Duta. Ils m'ont rappelé mes années étudiantes, les situations gênantes et celles rigolotes, les moments BFF... Quel régal de pouvoir à nouveau rire aux éclats et profiter des petites joies!
Mais il fallait plus pour redonner du goût à la sauce. Je suis donc partie voir ma famille sous la pluie, à la neige, dans la lagune et sur l'autre rive. Et c'est remontée à bloc, pleine de gratitude et d'entrain que je reviens à kumalafôlô pour continuer avec vous cette aventure livresque. Aza aza fighting!
13 juin 2020

Women belong in all places where decisions are made.














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